lundi 9 juin 2014

"Bird People", Pascale Ferran




Pascale Ferran la courageuse, qui voilà quelques années dénonçait avec élégance mais fermeté les dysfonctionnements d’une certaine production française en recevant son César, revient aujourd’hui avec un film bien différent de sa merveilleuse Lady Chatterley. Ici, point de costume d’époque, point de scène érotique, point de campagne. Plus citadin que jamais, son film dessine avec une justesse et une poésie qui font sa signature le monde actuel et à l’intérieur de celui-ci, deux âmes qui lâchent prise.
Dans Bird People, nous sommes plus que jamais dans le monde d’aujourd’hui qui va à cent à l’heure, celui de la ville supra moderne, entre l’aéroport de Roissy et son hôtel Hilton dont les chambres impersonnelles dominent le tarmac. Impersonnel, le constat sera vite démenti. Entre ces murs, dans ce monde-parenthèse où les voyageurs ne sont qu’en transit, c’est bien de l’humanité de deux individus qu’il va s’agir.
La scène d’ouverture nous met sur la voie : dans le RER, la caméra s’arrête nombre de fois sur des voyageurs, des voix off intérieures éclairant leurs pensées du moment : l’un fait ses comptes, l’autre récapitule les éléments de son speech chez un client, une adolescente sourit à la réception d’un sms… Sur qui s’arrêtera plus particulièrement la caméra de Ferran ? A quelle personne va-t-elle s’intéresser de plus près ? Oui, dans la ville, ici dans le RER et parmi la multitude de gens qui y circulent, ce sont quantité de problématiques, de vies, de questionnements, d’émotions qui cohabitent en silence et qui toutes sont susceptibles de nous passionner pour peu qu’on prenne la peine de tendre l’oreille. Combien de fois me suis-je demandé quelle pouvait être la vie de mon voisin de métro ? La raison de son air triste, concentré, joyeux ou fatigué ?
C’est sur le gracieux visage d’Audrey (Anaïs Demoustier) que la caméra s’arrête finalement. Elle, elle est en train de calculer dans sa tête le temps infini qu’elle passe dans les transports, par jour, par semaine, puis par mois. « Putain ! 40 heures par mois ! », conclut-elle. Elle en est là de ses considérations lorsque le RER fait halte dans une gare et qu’un moineau vient se poser sur le bord de la vitre, la distrayant de ses comptes et suscitant un sourire sur ses lèvres.
Etudiante, Audrey se rend à l’hôtel Hilton où elle a un job de femme de chambre. Elle enchaîne les gestes répétitifs dans des suites laissées en foutoir, charge minutieusement son chariot du nécessaire, observant de-ci de-là les effets personnels de chaque client tout en rangeant, curieuse mais jamais indiscrète, la tête tournée vers le ciel dès qu’elle peut pour y apprécier l’air estival qui ne pénètre que par des baies vitrées qu’on ne peut qu’entrouvrir. Et derrière ces gestes mécaniques, la pensée d’Audrey s’évade… La mise en scène de Pascale Ferran est un modèle de maîtrise, parvenant à filmer des inquiétudes et des joies muettes. Les heures passent, il est temps de reprendre son RER et de retrouver son minuscule studio parisien où elle vit seule, regardant en souriant la vie des voisins d’en face qui s’agitent, parlent, cuisinent.  C’est sûr, Audrey rêve d’une autre vie que ce job alimentaire. Elle est à la fac le reste du temps, est censée y avoir des amis qu’on ne verra d’ailleurs jamais, à l’exception d’une collègue de l’hôtel (Camélia Jordana, chanteuse, un choix de casting surprenant mais sa prestation, modeste dans le film, est juste).
De son côté Gary Newman - pensons à la traduction française de son nom de famille - (Josh Charles), entrepreneur américain en voyage d’affaires, décide brutalement de ne pas prendre son avion le lendemain pour Dubaï, Dubaï où il doit conclure un contrat décisif pour sa boîte. Il ne part pas, remet toute sa vie en question entre les quatre murs de sa chambre et décide de ne plus revenir chez lui, de quitter son job, sa femme et ses enfants. Pour quel avenir ? Il ne sait pas encore ce qu’il vivra mais il sait ce qu’il a décidé de quitter.
L’époque technologique est telle que Gary peut tout régler depuis son hôtel : appel à son associé, à son avocat, longue conversation sur skype avec son épouse qui se trouve à San Francisco… D’un clic sur le clavier de son ordinateur, d’un appel sur son mobile, d’un mail de quelques lignes où le choix d’un adjectif émet une nuance et qu’il envoie d’un clic… Tout sera décidé, réglé, orchestré via le virtuel du numérique pour décider d’un changement de cap et de vie, lui bien réel. Ainsi va notre monde, vite, peut-être trop vite, mais ce qui ne change pas c’est l’humanité de chacun qui elle, se nourrit toujours du rapport à l’autre, au-delà de la vitesse des machines et de la fureur du quotidien.
Pour Audrey, une transformation va avoir lieu, confirmant son désir de liberté et son goût pour la beauté des choses qui peut transparaître derrière un mégot, la main d’un homme endormi ou encore l’aéroport et ses bretelles d’autoroute à l’infini dans la nuit.
Ces deux personnages, Gary et Audrey, se croiseront et pas de la façon qu’on imagine, c’est un talent de la cinéaste qui sait jouer avec notre curiosité de spectateur et avec les schémas narratifs dont on a l’habitude. De même qu’on ne savait pas sur quel visage, quelle histoire s’arrêterait sa caméra dans le RER de la première séquence, tout au long du film on s’interrogera sur la façon dont Audrey et Gary auront l’occasion de faire connaissance. Car comme Audrey le fait remarquer à son père qui, au téléphone, lui vante l’avantage de son job qui est de pratiquer l’anglais avec les clients : « Ah oui ? Parce que toi quand tu es à l’hôtel tu discutes avec les femmes de chambre ? ». Et bien oui, un homme d’affaires en pleine remise en question sort de sa chambre après plusieurs jours comme de sa coquille en homme presque neuf et il peut rencontrer une femme de chambre qui elle aussi a connu une expérience qui vient de tout changer. L’un comme l’autre, ils lâchent prise et c’est ce que la cinéaste raconte avec beaucoup de talent même si le rythme du film est un peu inégal entre les trois parties qui le composent.
Je ne suis pas d’accord avec certains critiques qui ne voient dans Bird People que la réplique française, en moins bien évidemment hein, de Lost in Translation. La fille Coppola s’intéressait à deux solitudes perdues dans un Japon dépaysant qui annulait leurs repères, les poussant l’un vers l’autre parce que semblables en un certain nombre de points. Ferran s’intéresse moins à la rencontre de deux solitudes qu’à ce qui précède cette rencontre : le cheminement intérieur, l’humanité qui déjoue un environnement frénétique qui ne va pas au rythme des cœurs, ouvrant la voie des possibles en finissant par la rencontre.
Je suis sortie de la salle, j’ai regardé le ciel, les quelques oiseaux qui y volaient, j’ai senti le vent. Oui, on peut. On veut. On ira. Et on verra.

mardi 27 mai 2014

"Sommeil d’hiver", Nuri Bilge Ceylan




Le film lauréat de la Palme d’or est un film superbe tant sur le plan formel que sur le plan narratif. Un dépaysement pour quiconque découvre ce bout d’Anatolie, paysage spectaculaire de steppes et de montagnes enneigées avec en son cœur, un tout petit village aux maisons troglodytes, théâtre de conflits larvés. Le film naviguera sans cesse entre des intérieurs claustrophobes et l’horizon sans fin des paysages lunaires, à l’image de personnages jusqu’ici repliés sur eux-mêmes mais contraints de se tourner vers l’extérieur qui vient les troubler. Dans cet hiver anatolien, sommeillent en effet des conflits. D’où surgira l’élément déclencheur qui déliera les langues et blessera les cœurs ?
Nous entrons dans la famille de Monsieur Aylin, rentier d’une soixantaine d’années à la maison cossue qui gère l’hôtel Otello, quasi vide en cette saison à l’exception d’un couple de Japonais et d’un motard de passage. M. Aylin possède aussi nombre de terres et de maisons qu’il loue, comme le faisait son père avant lui. Il est marié à une belle et jeune femme, Nihal, qui s’ennuie et tente d’exister en se consacrant à des œuvres de charité ; sa sœur récemment divorcée vit également avec eux ainsi que Fatma, la bonne, et l’homme à tout faire Hidayet. Ancien acteur, M. Aylin est pétri de culture livresque et envisage dans son bureau-refuge, entre deux éditoriaux intelligents rédigés pour la gazette locale, de consacrer un ouvrage à l’histoire du théâtre turc. Mais le plus dur est de commencer et pour cela, ne pas être distrait par des problèmes annexes. Un peu malgré lui, il lui faut endosser son rôle de notable dont les locataires, au chômage pour certains, ne payent pas. Ainsi est-il confronté à l’attaque d’un jeune garçon sur la route qui jette une pierre sur sa voiture. Nous ne tarderons pas comprendre que cet enfant venge son père, locataire sans le sou qui après des mois d’impayés a reçu la visite des huissiers… Pour régler ces questions déplaisantes, M. Aylin est habituellement secondé par le fidèle Hidayet, sauf lorsque le locataire s’entête à venir le trouver directement pour obtenir sa compassion et là, M. Aydin est mal à l’aise, irrité aussi, il ne sait pas quoi faire des jérémiades de ce monsieur. Ainsi donc, M. Aylin est riche et il est confronté à beaucoup plus pauvre que lui. Pour cela, il n’est pas aimé et il commence à le comprendre.
Dans ses rapports conjugaux, M. Aylin ne peut en revanche user d’aucun intermédiaire. Il lui faut composer avec les états d’âme de sa jeune épouse, Nihal. Elle vit de son côté de la maison – elle tarde d’ailleurs à apparaître à l’écran et n’est évoquée dans un premier temps qu’à travers les allusions qu’en fait M. Aylin –. Dans la première scène où elle apparaît, une tension entre les époux est ainsi tout de suite palpable. Très aimable avec l’invité d’Aylin alors présent, Nihal se fait dure lorsqu’elle s’adresse à son mari. Elle aussi, à sa façon, se sent méprisée par son époux. Il ne prend pas au sérieux le collectif qu’elle a créé pour remettre en état l’école du village. Elle le trouve insensible à la pauvreté qui les environne. A croire qu’Aylin n’est pas beaucoup aimé chez lui non plus et c’est encore l’argent qu’il possède et pour lequel, c’est vrai, il n’a pas beaucoup travaillé, qui le met dans une position délicate.
Ainsi allons-nous approcher 3 heures durant les rapports complexes qui existent entre les personnages. Sur quelques jours, c’est au travers d’une succession de scènes aux  dialogues longs et acérés, à la fois réalistes et littéraires et où les non-dits finissent par laisser place aux reproches, que M. Aylin est confronté au jugement sévère de son entourage : sa femme, sa sœur, l’instituteur du village... D’apparentes digressions philosophiques sur le bien et le mal font leur apparition dans les dialogues où s’inscrit en réalité le sujet principal du film : comment le poison est-il distillé entre les êtres et qui est responsable de la tournure que prennent les choses ? Faut-il lutter contre le mal ? Aylin, le notable cultivé qui se croyait exempt de reproches, est tour à tour critiqué ce qui le pousse à se remettre en question. Il n’aurait donc rien compris aux êtres qui l’entourent. A moins que, comme le cinéaste turc l’emprunte à Shakespeare, « la conscience ne [soit] qu’un mot à l’usage des lâches, inventé tout d’abord pour tenir les forts en respect ».
Nul doute que chacun trouvera dans ce film humaniste et ambitieux des échos à ses propres réflexions sur notre comédie humaine. 

Aylin dans son bureau, dérangé par sa sœur , pas toujours aimable...

mercredi 15 janvier 2014

"Platane", Eric Judor



Grand, grand coup de cœur pour Eric Judor et sa série ovni Platane ! Surtout sa saison 2 diffusée à l’automne dernier sur Canal +. Pour moi Eric Judor c’était une moitié du couple Eric et Ramzy ; leur duo respirait une telle complicité que leur humour, même un peu ras les pâquerettes, me les rendait sympathiques, mais leur personnage adoré de « gogol » me faisait un peu sourire, pas plus. Le temps passe, les succès cinéma (La Tour Montparnasse infernale) alternent avec les bides (Les Dalton) et les inséparables décident de tracer leur route chacun de leur côté histoire de se renouveler. C’est dans ce contexte que naît en 2011 la première saison de Platane créée par Eric Judor. Et là, c’est un comique très original qui surgit, un comique qui, derrière la légèreté délirante des scènes, aborde pas mal de sujets intéressants, avec beaucoup d’intelligence. Je m’explique.
Judor se livre à l’exercice d’un faux autoportrait. Dans la saison 1 de Platane, il endossait le rôle d’Eric Judor du duo Eric et Ramzy qui percutait un platane en voiture puis restait un bon moment dans le coma pour découvrir à son réveil que le monde avait continué de tourner sans lui, et notamment son complice Ramzy. Dégoûté de ne pas être irremplaçable, il se lançait alors dans une carrière de cinéaste de film d’auteur et ce, non sans difficulté. C’était déjà l’occasion d’une satire du milieu télévisuel et cinématographique : les producteurs bidons comme Eric Judor qui n’a pas d’expérience mais qui a l’arrogance de tout savoir alors qu’il ne contrôle pas grand-chose de son projet, les chaînes de télé qui portent aux nues un artiste pour l’ignorer totalement l’année suivante, la mégalomanie des réalisateurs et acteurs, les people qu’on croit sympas mais qui ne passent plus les portes, le public ingrat qui prend toujours Eric pour Ramzy … Une toile de fond très parisienne au ton déjà gonflé avec en son cœur un Eric qui ressemblait au vrai Eric de la vie mais aussi à un personnage de fiction.
Même combat dans la saison 2, les frontières se brouillent, permettant à Judor de rire de lui comme de son personnage sans que l’on sache bien distinguer la fiction de la biographie. Avec ce principe du faux autoportrait, il se permet un peu près tout. Le personnage d’Eric est la mauvaise foi incarnée, son ego en a pris un coup donc il veut être pris au sérieux et respecté seulement voilà, c’est Monsieur Gaffe. Son flot verbal est la source d’une drôlerie répétée car il s’embrouille en permanence : à peine a-t-il affreusement choqué son interlocuteur tout déconcerté qu’il tente de se rattraper, enchaînant excuses maladroites, mauvaise foi, histoires à dormir debout pour se justifier et tenter de récupérer la bienveillance de l’autre… Et ainsi les malentendus s’enchaînent : il froisse la plupart de son entourage, veut toujours bien faire tout en se tirant régulièrement une balle dans le pied, provoquant rebondissement sur rebondissement qui le mènent à… la catastrophe. Le mélange de naïveté presque infantile à la fausse prétention du personnage est un fondement du comique qui rend Eric très sympathique malgré tous ses faux-pas, touchant aussi, gagnant donc rapidement notre complicité.
Dans la saison 2, Eric n’a pas changé mais le décor, oui. Une ellipse a eu lieu depuis la projection de son film La Môme 2.0 en fin de saison 1, projection qui laissait supposer son échec en tant que cinéaste de films d’auteur… En début de saison 2, on le retrouve exilé dans le Nord canadien depuis un an, vivant avec Diane qui confectionne des bottes en peau de renne et le fils de celle-ci, Paul, un ado surdoué plus mature avec ses treize ans qu’Eric avec ses quarante. Tout aussi décalé dans le monde des indiens bûcherons à la mystique ancestrale que dans celui des cinéastes sérieux, Eric a l’air de se porter pas trop mal dans sa nouvelle vie quand la mort accidentelle de ses parents le rappelle à Paris... enfin pour être précise, à Montigny. Accompagné de sa femme Diane et de Paul, le voilà confronté au deuil de ses parents égoïstes et aussi à leurs énormes dettes ! Il est donc contraint d’accepter la proposition faite un peu plus tôt par Ramzy, à savoir tourner la suite de La Tour Montparnasse infernale le temps de toucher un gros chèque avant de repartir pour le Canada. Mais rien ne va se passer comme prévu, grâce à son incomparable talent de semeur de trouble.
C’est même une sorte de parcours du combattant qui attend Eric : installé dans la maison parentale à Montigny, son couple connaît la crise, il souffre d’une cataracte grave, Guillaume Canet comme d’autres cinéastes à succès le méprisent plus que jamais, ses retrouvailles avec Ramzy sont houleuses, il veut faire un enfant à sa compagne mais n’y arrive pas… le tout sur fond de deuil des parents, problèmes financiers et doute de l’artiste qui ne sait plus ce qu’il vaut comme acteur. A travers nombre de rebondissements, des thématiques politiquement incorrectes sont traitées avec un art du burlesque irrésistible (enfants handicapés, racisme, psychanalyse de couple, partouze, meurtre d’animaux, croyance vaudoue…) Ainsi Eric se plaît à dépasser les bornes mais toujours un peu malgré lui ce qui le rend pardonnable et attachant, et puis quoi de mieux que les défauts, les siens d’abord puis ceux des autres pour faire une comédie ? Ci-dessous, l’exemple d’un épisode révélateur de la mécanique narrative délirante utilisée par Eric Judor.
Eric veut faire un cadeau original à Paul,  son « presque fils » comme il l’appelle. Son ex-compagne Diane le vexe, convaincue qu’il n’a naturellement rien prévu de spécial pour l’événement. Eric de se défendre, mais… bien sûr qu’il a prévu une surprise, et une sacrée surprise même! Et là c’est évidemment l’impro totale : invité au Petit journal de Barthès  pour la promo de la Tour infernale 2 il se prend le bec en direct avec son acolyte Ramzy (je vous laisserai découvrir pourquoi). Il course alors Ramzy dans les loges pour lui casser la gueule et s’en prend à une porte fermée, se blessant la main. L’affrontement a ému un vigile du plateau télé qui est en réalité un ancien voyou à la gâchette facile prêt à tout pour venger Eric de l’affront de Ramzy. Après être passé à l’hôpital pour sa main blessée, Eric avise un sans abri qui a des chiens dont l’un est très mignon, il négocie et l’achète au SDF. Le chien est bourré de puces (bien sûr) et s’avère très agressif, mordant Eric à la main. Eric enferme donc l’animal dans le garage. Retour à l’hosto pour soigner la morsure. Avec ses deux mains bandées, difficile de conduire, il fait donc appel au vigile au grand cœur Dédé qui lui avait laissé sa carte dans le cas où il voudrait régler son compte à Ramzy le traître. Eric l’appelle, lui confie son problème de cadeau d’anniversaire, Dédé a la solution et promet de revenir le soir même : il ramène Bob Sinclar himself qui s’engage, sous la menace de Dédé, à faire le DJ le lendemain pour l’anniversaire de Paul…
La mécanique est imparable « l’enfer étant pavé de bonnes intentions ». Eric a sa part de responsabilité mais la dynamique des événements est plus forte que lui, incarnée ici en la personne de Dédé sur qui il n’a aucun contrôle. Résultat des courses : le lendemain Sinclar mixe devant le garage où le chien hurle tandis qu’à l’étage Eric, impuissant avec ses deux mains bandées, tente en vain d’ouvrir la fenêtre pour prévenir le célèbre DJ du danger car il vient d’apprendre qu’il a contracté la rage !
Plusieurs personnalités du milieu people se sont prêtés au jeu de la participation en guests dans la série, jouant leur propre rôle - faux propre rôle si vous avez suivi - à cela près qu’ils sont pour la plupart prétentieux et méprisants. Mention spéciale à Dujardin vraiment très drôle en auteur d’un nouveau Zorro plus ringard que jamais. 
Du Canada aux Antilles où Eric effectuera un retour aux sources, épinglant au passage le rapport de force entre Guadeloupéens et Français de la métropole, Platane vous fera rire du grave comme du léger, en s’appuyant sur un comique de situation hérité des Marx Brothers et autres grands du burlesque car Judor connaît ses classiques… Cette saison 2 de Platane est un souffle nouveau sur le genre de la comédie et confirme qu’Eric Judor est bourré de talent.

PS : le lien vers le très drôle teaser de la série :
http://www.programme-tv.net/news/series-tv/42433-eric-judor-teaser-hilarant-retour-platane-canalplus/

Comment Eric en est arrivé là en saison 2...?

lundi 30 décembre 2013

"A touch of sin", Jia Zhang-Ke



Doux euphémisme que ce titre. Loin de distiller une touche de poison, la Chine qui devait s’éveiller l’a fait à vitesse grand V et elle a piégé ses ressortissants dans un néo-libéralisme soudain et violent. L’argent a le pouvoir, s’enrichir est devenu une obsession et tant pis pour ceux qui ne supportent pas la cruauté du système. Deux possibilités s’offrent alors à eux : continuer à subir, s’intoxiquer lentement au contact d’un poison intérieur, celui de la révolte qui doit se taire ; ou au contraire passer à l’acte, retourner cette violence contre l’oppresseur ou pire, contre eux-mêmes. 

L'acteur Jiang Wu dans A touch of sin

A travers quatre personnages en souffrance qui lui ont été inspirés par des faits divers récents, le cinéaste Jia Zhang-Ke raconte comment chacun d’eux succombe à un acte de violence. Un mineur est confronté aux magouilles de l’exploitant de la mine de son village, ancien camarade de classe qui s’est outrageusement enrichi tandis que le village continue à crever la faim. Il est révolté, il tente de convaincre ses camarades mineurs du scandale, invective, dénonce… Un jeune père de famille vit comme un voyou, va de ville en ville où il tire sur quiconque a de l’argent avant de s’en revenir au village retrouver femme et enfant et de déposer sur la table son butin. Une réceptionniste de sauna, dans une autre région, a l’âme en peine, aimant un homme marié. Cette amoureuse clandestine subit par ailleurs le mépris des clients du sauna qui la traitent telle une pute. Enfin, un jeune homme cherche à travailler : de petit boulot en petit boulot, atterrissant dans un club pour hommes riches qui fantasment sur des jeunes filles habillées en gardes rouges. Quatre personnages, quatre destins tragiques. Le cinéaste va de l’un à l’autre en usant d’un procédé simple et efficace : la narration à tiroirs. Le deuxième personnage croise la route du premier, on abandonne alors le premier qui vient de commettre l’irréparable pour se focaliser sur le personnage suivant, et ainsi de suite, ces quatre nouvelles s’enchâssant ainsi dans un délié parfait.
Tous subissent et tous vont se révolter. Et ils le paieront cher. La Chine dépeinte dans le film prend pour environnement plusieurs villes et villages, l’imprécision géographique demeurant, mais le constat est le même partout ; la super modernité côtoie la ruralité et les restes d’un pays quasi-médiéval, des buffles croisant sur la route les bétonneuses qui sont utilisées un peu plus loin pour construire un nouvel aéroport, les terrains vagues voisinant avec les usines high-tech qui emploient une jeunesse sans avenir autre que celui du travail ouvrier à la chaîne… A l’instar de cette Chine ancienne confrontée à la Chine moderne, A touch of sin associe réalisme et poésie. Au calme de certains paysages à l’esthétique superbe – il neige devant un temple sans âge, un camion transportant des milliers de tomates est accidenté sur une route de montagne, un feu d’artifice pour le Nouvel An irradie le ciel qui surplombe des champs de salades à la lisière d’une ville-dortoir en béton – succède la violence des actes sanguinaires. Le film bascule alors d’un réalisme documentaire à celui des polars dont l’esthétisme sombre fait place à son tour à celui des films d’arts martiaux, le rouge giclant sur les visages, souillant les vêtements... L’espace d’un instant, le réalisme est doublé par l’épouvante de visages habités par le désespoir, par la folie.
Le film de Zhang-Ke est une claque que l’on reçoit en pleine figure. Une claque assénée avec une grande élégance artistique. Un manifeste aussi, qui dit que là où la valeur de l’argent s’impose, c’est au détriment de la valeur humaine des individus. C’est un sujet effrayant par bien des aspects, qui met en garde contre les dérives d’un système capitaliste déjà bien ancré chez nous et qui a fait des petits dans les pays émergents qui ne tireront leçon - ou pas - de leurs pères occidentaux qu’une fois le mal fait. C’est bien connu, seule l’expérience convainc. La Chine est en train de faire la sienne, beaucoup en paieront le prix. Faites celle d’aller voir ce film à grande valeur cinématographique et sociologique qui n’a pas le pouvoir de changer l’ordre du monde mais qui porte sur lui un regard impitoyable. Prix du scénario à Cannes cette année.

jeudi 31 octobre 2013

"Gravity ", Alfonso Cuarón



Avant même la sortie du film sur nos écrans, le buzz a été tel sur la toile que quelques critiques aigris se sont bien sûr sentis obligés de faire la fine bouche et de conclure avec l'éternel « beaucoup de bruit pour rien ». On rêve… Et bien le bruit, parlons-en. Le son plus exactement.
Gravity propose non seulement des images à couper le souffle, nous faisant vivre une expérience cinématographique hors norme et très intense, mais propose aussi un travail fascinant sur le son. Les cinéastes, selon leur propos, peuvent jouer avec le son avec plus ou moins d’insistance. C’est ainsi que dans un tout autre genre, Sur mes lèvres de Jacques Audiard avait exploré cette piste via son héroïne, sourde mais appareillée, nous plongeant comme elle dans un monde où la perception sonore modifiait les sensations. Tour à tour, les impressions de silence, d’isolement ou au contraire de violence extrême donnaient aux événements une tout autre dimension.
Dans Gravity, le son est un personnage à part entière ; dès la première scène, différents niveaux sonores nous plongent dans l’espace : liaison radio avec la Terre, fond de musique country qu’écoute le très détendu George Clooney, voix plus tremblante de Sandra Bullock loin d’être habituée aux conditions de vie des cosmonautes, et le silence, immense, qui les environne, à 600 kilomètres de la Terre. Aux perceptions visuelles inouïes que les caméras-robots de Cuarón – bras souples et puissants – ont permis dans des plans séquence vertigineux, le travail sur le son nous immerge dans l’aventure de l’apesanteur. Car très vite, Bullock sera la seule rescapée, perdue dans ce vide intersidéral, et n’aura pour seul compagnon que ce silence. L’expérience sensorielle à laquelle Cuarón nous invite est une épreuve émotionnelle et sensorielle de bout en bout, car au silence effrayant succèdent par endroits des explosions, désintégrations et chutes sans fin dans le vide spatial, accentuées par une musique vrombissante qui participe du contraste et nous met en tension. Le cinéaste souhaitait que le suspense nous scotche à notre fauteuil de bout en bout, je confirme !
Paradoxe de ce réalisme spectaculaire auquel est parvenu Cuarón, l’enchaînement de péripéties pour la cosmonaute Bullock est lui, peu crédible, mais cela n’a aucune importance ! Le scénario est celui d’un film catastrophe, confrontant son héroïne à des obstacles toujours plus difficiles à surmonter pour qu’à l’issue de cette journée cauchemardesque, elle s’en tire. Peu importe qu’une telle aventure ne puisse avoir lieu dans la réalité, c’est l’occasion d’un spectacle de toute beauté et d’une réflexion sur l’instinct de survie, les forces décuplées que l’on peut trouver en soi… « Ne rien lâcher » comme dit l’accroche de l’affiche, est par instant la condition obligatoire pour ne pas mourir quand au rebondissement suivant, savoir lâcher sera le seul moyen de ne pas sombrer définitivement dans le noir de l’espace… Nombre de métaphores sont possibles à la lecture du film, des plus scientifiques (danger des engins spatiaux et de leurs débris-déchets qui gravitent dans l'espace) aux plus métaphysiques.
Dernier point enfin : à ce niveau d’ingénierie technique – une actrice enfermée dans une boîte jouant seule ou presque face à des caméras programmées, entourée de leds dans un décor qu’elle doit imaginer de A à Z – je me surprends à être tout aussi émue que devant des films plus anciens, aux procédés cinématographiques plus artisanaux voire bricolés (c’est une fan de Cocteau qui vous parle). Dans les deux cas, le même entêtement d’un artiste à vouloir donner vie à son idée. Elle ne paraît pas réalisable compte tenu de l’état des techniques actuelles ? On inventera, on s’inspirera d’un prédécesseur comme James Cameron qui a ouvert la voie avec son Avatar, on innovera. Une énergie, une foi, une obsession guident ces artistes qui parviendront à donner vie à un projet qui paraissait impossible. Peu de défis résistent à la passion de ces cinéastes têtus, grands chefs de mission.

jeudi 17 octobre 2013

Félix Vallotton, le peintre intranquille



          A chaque époque, des artistes majeurs parfois éclipsés par leurs contemporains - tout aussi talentueux mais quand même ! - et à qui la critique donnera leurs lettres de noblesse beaucoup plus tard. Heureusement pour les observateurs a posteriori que nous sommes, mais dommage pour lesdits artistes : on ne compte plus les malheureux crevant de dettes, de doutes et autres compagnes des mauvais jours.
Monsieur Félix Vallotton (1865-1925) est de ceux-là. Méconnu, vaguement assimilé au mouvement nabi vers 1890 aux côtés de Vuillard et Bonnard, le Suisse Vallotton venu étudier les beaux-arts à Paris était en réalité marginal dans son travail, ne cessant de s’inspirer des mouvements d’avant-garde auxquels il participait par-ci par-là mais foncièrement indépendant dans sa peinture. Le Grand Palais lui rend justice dans une exposition intitulée Le feu sous la glace.

L'automne (1908)
Sa technique picturale d’abord laisse sans voix. D’entrée, un autoportrait à l’âge de vingt ans donne le ton : hyper réaliste, le jeune Vallotton a l’air grave, les traits ne sont pas flatteurs mais la vérité de ce visage ne peut pas être discutée.  D’une oeuvre à l’autre et d’une période à l’autre, le trait change au point qu’il serait difficile d’associer au peintre un style ; Vallotton explore, ne se cantonne pas à un type de trait ni à un type de sujet : les intérieurs bourgeois chers aux Nabis ne sont que prétexte à dépeindre des scènes de la vie conjugale, théâtre de non dits et de mensonges malgré les couleurs chatoyantes des tissus, où la mélancolie du peintre se fait jour. Plus tard, il déshabillera les femmes dans une ode au nu tel que son maître Ingres l’avait pratiqué, dans des attitudes alanguies de pin-up avant la lettre ou dans celles de nymphes antiques à l’érotisme glacé, cette fois avec la pureté plus simplificatrice chère au Douanier Rousseau.
Sa palette ensuite : alternance de couleurs chaudes et sublimes - des verts, des bleus, des rouges intenses aux nuances réinventées - et de couleurs plus froides, apaisantes aussi, des bleus grisés qui parviennent à donner à certains paysages ou nus une dimension d’ « inquiétante étrangeté », quasi fantastique.

 
Vallotton a également pratiqué la gravure sur bois, reproduite ensuite grâce au procédé de la xylographie (oui, m’dame, ça s’appelle comme ça, je ne savais pas non plus !) et là encore, sa technique étonne, la modernité de son propos aussi. Les noirs sont pleins, les blancs sont immaculés et les scènes font mouche. Ces gravures de petit format qu’on croirait réalisées aujourd’hui sont des saynètes où transparaît le regard de Vallotton sur son temps : manifestations dans la rue contre l’ordre bourgeois dans lequel son anarchisme pointe, loge de théâtre où un provincial timide est aux prises avec une belle dame sans doute un peu vénale.
Non, Vallotton n’est pas tendre avec notre humanité. Certains l’ont dit misanthrope, pas sûr. Grave, sûrement. Vallotton est une âme sensible et il constate : dans la société bourgeoise de son temps, les femmes dépendaient socialement de leurs époux, leur sincérité pouvait donc être mise en question ; la guerre de 14 se préparait, oui, il pouvait y avoir des raisons d’être sombre. Explorateur sans relâche, le peintre a la lucidité de son exigence. Lorsqu’il essaie de peindre la guerre, se rendant à Verdun après la boucherie du Chemin des Dames, il reconnaît « je ne suis pas parvenu à peindre ce qui s’est passé mais seulement à peindre les lieux où les événements se sont déroulés ». Si ces dernières toiles ne sont pas les plus intenses, l’essai même et sa critique incitent au respect.
Ce n’est pas tous les jours que l’on découvre un grand artiste. Pour ma part, je n’avais aperçu qu’une toile ou deux de Vallotton intégrées dans des expositions consacrées aux post-impressionnistes. Je suis sortie du Grand Palais très heureuse. Mon œil venait de se repaître de tant de beautés... Me trottait dans la tête l’idée que les futuristes, Magritte ou encore Hopper s’étaient nourris, c’est sûr, de la peinture de Vallotton. Croyez-moi, il est temps de découvrir le maître de ces très bons élèves. 

La grève blanche (1913)




jeudi 6 juin 2013

"La Jaula de Oro", Diego Quemada-Diez



Le Mexique a décidément beaucoup à dire quant à la violence de sa société ; Después de Lucia l’année dernière, également sélectionné à Cannes, dépeignait une certaine jeunesse dorée qui martyrisait la jeune Lucia, endeuillée par la mort de sa mère et arrivée depuis peu dans leur ville. Une adolescente fragilisée par le chagrin que ces fils à papa désœuvrés se faisaient un plaisir de torturer.

Dans La Jaula de Oro - traduction La cage dorée -, trois ados se voient fragilisés car ils ont une obsession pour laquelle ils sont prêts à tout : entrer aux Etats-Unis, cet Eldorado qu’on leur refuse et qu’ils ne peuvent qu’espérer rejoindre clandestinement. Issus de la pauvreté guatémaltèque, évoquée en quelques plans lourds de sens (lit de fortune monté sur des cageots, cartons pour isoler un peu la pièce que recouvre un toit de tôle ondulé), trois gosses qui rêvent d’un avenir meilleur. Juan et Sara qui se connaissent et sont vaguement amoureux comme on peut l’être à cet âge, se lançant des vannes la moitié du temps. Au Mexique, ils croisent sur leur route un jeune Indien qui ne parle pas espagnol, Chauk, mais à qui les yeux de Sara racontent beaucoup de choses, eux… Pour plus de sécurité, Sara a coupé ses boucles brunes et bandé sa poitrine, et voilà le trio parti de train en train (entendez le toit des trains de marchandises), rencontrant quantité d’obstacles à leur voyage. Car bien sûr, on traque les clandestins qui comme eux cherchent le moindre trou de souris pour passer la frontière.
Dans une esthétique quasi-documentaire, très réaliste, le cinéaste espagnol Quemada-Diez nous livre une réalité qui ne peut qu’émouvoir, riche de détails quant aux conditions rencontrées tout au long de ce parcours du combattant. Au-delà de la peur, des contrôles de police qui peuvent survenir à tout moment sur des milliers de kilomètres, le cinéaste évoque la mécanique ô combien sinistre inhérente à une certaine pauvreté : quand ce ne sont pas les flics qui arrêtent les ados pour les dégager mais aussi tripoter Sara sous le regard lubrique de leurs collègues, ce sont d’autres personnages, par le passé sans doute aussi démunis que les trois jeunes gens mais enrichis par des trafics douteux, qui les attaquent. Comme si à chaque fois qu’un pauvre trouvait plus pauvre et fragile que lui, il en profitait pour l’avilir un plus. Ainsi jusqu’au bout de leur voyage dont je ne révèlerai pas l’issue, c’est la violence, l’extorsion, le mensonge qui attendent nos trois héros à chaque nouveau bout de terre.
            Contrepoint salvateur à la noirceur humaine décrite plus haut, l’amitié entre les trois adolescents éclot progressivement, se passant de mots et éclairant de sa belle évidence la dureté du monde qui les entoure.
Les adolescents sont partis sans plan sérieux, la naïveté de leur jeunesse fait d’eux des proies faciles, certes. Mais c’est avant tout leur désir fou de parvenir aux Etats-Unis qui les rend inconscients, eux comme les adultes qu’ils croisent en chemin, aveuglés par la même nécessité. C’est dire la dureté du pays qu’ils souhaitent quitter… Dans le générique de fin, le cinéaste remercie les quelques 600 migrants rencontrés sur la route pendant le tournage. Chaque jour, combien d’hommes et de femmes se risquent à cette aventure dont si peu sortent gagnants ou seulement même vivants ? Une conclusion s’impose alors : quiconque n’est pas obsédé par l’idée de quitter son pays pour survivre est un homme chanceux, et d’une certaine façon un homme heureux.