jeudi 28 avril 2016

"Better Call Saul ", Vince Gilligan & Peter Gould


      

Depuis la diffusion de sa première saison en 2015, je m’interroge : Better Call Saul est-elle exclusivement regardée par les fans de Breaking Bad dont elle est le spin-off ? Ou a-t-elle attiré aussi ceux qui n’ont pas tremblé avec Walter White ? Vous me direz « peu importe ». Je réponds « oui et non ». Parce que si le plaisir est sans aucun doute décuplé pour un fan de Breaking Bad, Better Call Saul est d’une qualité telle qu’elle ravirait tout le monde… Avis aux amateurs.
Pour ma part, c’est en admiratrice de la création précédente de Vince Gilligan que j’ai accueilli Better Call Saul dont la deuxième saison vient de s’achever. J’étais en confiance, forcément. La série se consacre au personnage de Saul Goodman (épatant Bob Odenkirk), cet avocat haut en couleurs dans tous les sens du terme, aussi véreux que sensible, d’une éloquence bien à lui, casant çà et là des expressions en français ou en italien comme d’autres French citent des termes anglais à tout bout de champ pour se donner un genre… Un charme fou ce Saul Goodman, un personnage original et attachant. Dans Breaking Bad, il n’existait que dans sa fonction d’avocat de White. Et il en a traversé des épreuves avec son client. Il lui en a sauvé des coups…
 Better Call Saul, c’est le brillant projet de nous raconter la vie de Saul Goodman du temps où il s’appelait Jimmy McGill, soit quelques années avant sa rencontre avec White dans Breaking Bad. L’occasion de comprendre comment il est devenu l’avocat dédié des gens pauvres – ça c’est pour la vitrine – mais surtout l’intermédiaire et avocat d’un gangster comme White. Un avocat talentueux qui, sous ses faux airs de clown à côté de la plaque, en a sous le pied : il peut faire disparaître un individu en danger de mort et lui faire changer d’identité, il possède autant de téléphones portables dans son tiroir que de plans B, et il peut aller jusqu’à empoisonner un gamin innocent pour servir le plan machiavélique de son client... Saul est un personnage complexe comme Vince Gilligan sait les écrire. En s’intéressant à la genèse de Saul Goodman, il nous embarque dans un chemin de vie, un parcours qui était loin d’être tout tracé mais qui mène Jimmy McGill, inéluctablement, vers son destin de Saul Goodman. Une analyse d’une extrême finesse de ce qui modèle un homme, de ce qui le blesse et l’endurcit, de ce qui le pousse à faire certains choix… C’est une ambition de taille que de vouloir rendre compte de cette complexité-là mais une nouvelle fois Vince Gilligan, aidé de Peter Gould qui avait créé le personnage de Goodman pour Breaking Bad, y parvient avec une déconcertante facilité.
Ainsi, nous découvrons que Jimmy a toujours été un roublard, un arnaqueur à la petite semaine fort habile, aux idées aussi saugrenues qu’intelligentes. Enfant déjà, il a été le témoin impuissant d’un père au grand cœur qui se faisait rouler tout le temps. Plein d’affection pour ce père faible, il tire une leçon rapidement : mieux vaut rouler que de se faire rouler.
Et mieux vaut être à jour pour lire la suite de cet article.
Si Jimmy opte pour les arnaques où il excelle, c’est sous les yeux de son frère aîné Chuck qui est tout son opposé : sérieux, avocat renommé mais ennuyeux, ne séduisant pas les femmes et n’étant jamais le préféré. Parce que Jimmy est le préféré, toujours, son charme opérant à chaque fois. Chuck troque alors sa jalousie maladive pour du mépris. Sous couvert de protéger son cadet et de tenter de le ramener régulièrement sur le droit chemin, il le rabaisse et va jusqu’à semer sa route d’embûches pour le neutraliser. Quoi de pire en effet qu’un lien fraternel gangréné par la frustration et qui se mue en jalousie haineuse ? Malheureusement pour Jimmy, Chuck est son talon d’Achille. Ne pouvant affronter une réalité aussi cruelle, il fait tout ce qui est en son pouvoir pour gagner l’estime du grand Chuck. Voilà pour les antécédents familiaux distillés à doses homéopathiques dans ces deux premières saisons et grâce auxquels se dessine le caractère de Jimmy. A travers ces éléments, Gilligan rappelle combien l’enfance, la famille sont fondatrices. Loin de s’appuyer sur une psychologie freudienne primaire, il garde le cap et fait avancer l’intrigue en semant par petites touches ces ingrédients du passé pour mettre en lumière le fonctionnement présent de Jimmy. Un type loyal qui n’hésite pas à utiliser des méthodes discutables mais pour servir les intérêts de ceux qui ont été loyaux aussi. Ainsi renvoit-il l’ascenseur à Mike (Jonathan Banks), gardien de parking et papy flingueur, parce qu’il lui doit une fière chandelle. Quitte à s'entourer de quelques mauvaises fréquentations...
Au fil des deux saisons, on savoure l’élaboration progressive du futur carnet d’adresses dont Saul Goodman saura user le moment venu pour White : le clan Salamanca  (Nacho comme le tonton encore sur ses deux jambes), et le grand Mike, fil qui nous conduira sans doute vers Gustavo Fring ? Enfin, si la vie amoureuse de Saul Goodman était inexistante dans Breaking Bad, ici Jimmy en pince pour Kim Waxler (Rhea Seehorn), brillante avocate à la loyauté sans faille que les méthodes de Jimmy inquiètent autant qu’elles la fascinent. Le mystère reste entier en cette fin de deuxième saison : Kim va sortir de la vie de Jimmy, c’est sûr, mais dans des circonstances pour l'heure inconnues. Et dramatiques, on le pressent…
Difficile de ne pas établir de comparaison entre Better Call Saul et Breaking Bad. Au-delà de leurs personnages, des points communs sont notables : la mise en scène stylée, la lumière d’Albuquerque, les trouvailles de la BO, les mécanismes d’horlogerie du scénario, la passionnante psychologie des personnages… et cet art du cliffanger sadique ! Pour autant, comme le disait un fin cinéphile de ma connaissance, la différence majeure réside dans le rythme de narration, car le temps des avocats n’est pas celui des gangsters. Ainsi, c’est patiemment, minutieusement que les enjeux se dessinent. Comme un avocat passerait des heures à éplucher les éléments d’un dossier avant sa plaidoirie, c’est étape par étape que Better Call Saul avance ses pièces. Plusieurs fois, on suit un personnage mettre en place ce qui nous semble un plan sans pouvoir en déceler pourtant la stratégie. On est suspendu à la suite, parfois pendant un épisode complet ou plus, les nerfs en vrac… Et comme toujours avec Gilligan, lorsque l’objet de la stratégie se révèle enfin, on est bluffé. Sûr que Gilligan et ses auteurs se plaisent à exploiter le principe de spin-off qui, par nature, fait trépigner le spectateur qui croit avoir une longueur d’avance. Une série qui s’ingénie à nous manipuler avec une telle délectation, décidément, ça se respecte. Presque un an avant de pouvoir découvrir la saison 3… ça va être très, très long.

mardi 29 mars 2016

"D’après une histoire vraie", Delphine de Vigan

Mieux vaut avoir lu le roman pour découvrir cet article.
Qu’il est bon de tomber dans le piège tendu par Delphine de Vigan dans son dernier roman !
Comme beaucoup d’entre nous, elle a pu observer que la fiction « inspirée de faits réels » ou « d’après une incroyable histoire vraie » ont la cote. Elle a raison, à croire que c’est la nouvelle caution pour adhérer à une histoire dans un film ou un roman : qu’elle se soit réellement passée. Pourtant, quiconque a fait des études de littérature comme de Vigan sait qu’au jeu de la fiction versus la vérité, on peut tergiverser longtemps, tout l’art du romancier étant de faire passer pour vrai ce qui ne l’est pas avec la complicité bienveillante de son lecteur. Le plaisir de la lecture fictionnelle, son ambiguïté aussi, sont contenus dans ce contrat tacite puisque l’auteur maquille, transforme, invente tout en puisant dans son expérience et celle des autres, volant de ci de là à la vraie vie et aux vrais sentiments ce qui fera la chair de son intrigue.

Delphine de Vigan est bien placée pour en parler : le succès de son roman précédent Plus rien ne s’oppose à la nuit l’a plongée dans ce débat vieux comme Sainte-Beuve. Dans D’après une histoire vraie, elle se remet donc en scène et part de son état semi dépressif suite au succès inattendu du livre où elle dévoilait le drame de sa mère bipolaire. Tant d’écho chez les lecteurs, tant de manifestations d’affection devant cette boîte de Pandore soudain ouverte qui a soulagé tant de gens marqués eux aussi par une bipolarité « honteuse », la mettent dans une position délicate : a-t-elle « vendu sa mère » ? Blessé l’entourage familial devant de telles confessions comme lui crache au visage un anonyme qui ne cesse de lui envoyer des lettres d'insultes ? D’avoir flirté de si près avec la sphère autobiographique et intime la questionne sur sa légitimité d’auteur, sur la dimension vampirique du travail d’écrivain. Au point de ne plus pouvoir écrire. C’est la panne. La remise en question foncière d’un écrivain qui ne sait plus quoi écrire, qui ne sait plus si elle a trahi ou livré un travail brillant et périlleux de romancière.

C’est alors que L., rencontrée à une soirée, entre dans sa vie. Nous sommes prévenus dès les premières pages : L. va doucement prendre possession de Delphine, lui pomper énergie et créativité sous couvert d’une protection amicale quand personne d’autre ne comprend les tracas de l’écrivain qui a peur d’elle-même et de son écriture. Delphine est à la fois fascinée et inquiète de l’ascendant que L. prend sur elle. Pourtant, L. lui devient nécessaire, incarnant tout ce qu'elle ne parvient pas à être. L. est entière et insolente, sûre de sa beauté et indépendante, elle pose les questions qui font mouche, elle a une intuition de l’autre inouïe, une écoute  dont peu sont capables. L. est nègre pour des célébrités dont elle écrit les mémoires. L. n’a pas de frustration ou d’angoisse d’écrivain. Un peu de documentation et hop ! elle s’empare de la vie des autres dont elle fait son miel et se lance dans la rédaction de la vie des autres. Sans états d’âme. Sans questionnement éthique. Et sans s’exposer. Tout le contraire de De Vigan qui est tombée dans les affres du questionnement sans réponse qui l’isole et l’empêche d’écrire. C’est alors que L. joue sa carte décisive : pousser Delphine à écrire « le livre fantôme » qu’elle n’ose assumer, la suite de la parution de Rien ne s’oppose à la nuit, ses conséquences et dégâts collatéraux parce que ses lecteurs ne veulent plus que la vérité qui entoure Delphine de Vigan. Ses tripes, sa vraie vie avec François, ses enfants. Ce qu’elle leur a donné dans le roman qui a fait tant de bruit…
De cet entrelacs de fictions hypothétiques et de questionnement sur les frontières entre fiction et vérité, de Vigan enchâsse avec brio de quoi nous remuer les méninges. A notre tour, lecteurs, on tombe en pleine réflexion consciente : Delphine la narratrice a-t-elle réellement subi l’emprise de cette L. ? S’est-elle coupée du monde pour vivre cachée cette amitié exclusive qui l’entraînait vers le fond ? On oscille, on s’inquiète, on dévore les pages en quête d’une réponse pour savoir si de Vigan la romancière nous mène en bateau ou pas. Ce qui est sûr, c’est qu’une sincérité dont on ne peut douter habite ce roman cérébral et jubilatoire. Les doutes d’un auteur, sa fragilité, la douleur d’écrire après un succès inattendu, le bien-fondé de sa démarche, sa peur devant la page blanche... Que L. soit un double  fantasmé de l’auteur - soit la femme sublimée qui vient à sa rescousse quand la part sombre d’elle-même prend les commandes - ou une femme en effet rencontrée à un moment clé de sa vie, le thème du double de l’écrivain est abordé avec beaucoup d’intelligence. L. (qui sonne comme Elle, sans doute à dessein), qu’elle soit « inventée pour mieux l’écrire » ou une métaphore du double de l’écrivain, concentre la délicieuse ambiguïté du matériau dont dispose le créateur. Avec ses allures de thriller psychologique où la folie n’est pas loin, D’après une histoire vraie parvient à questionner la fiction dans une structure aussi vertigineuse que ludique. Et c’est très fort.

samedi 9 janvier 2016

"Les Huit Salopards", Quentin Tarantino

      Tarantino a orchestré la sortie de son nouveau film à grand renfort de mise en scène, pour ne pas dire de coquetterie cinéphile. Il a tourné en pellicule 70 mm Panavision ce qui ne se fait plus depuis 1966, requérant des salles de cinéma devenues rarissimes pour ce type de projection, et il fait voyager l'unique bobine sacrée dans un ordre bien défini. Dans le même esprit, Ennio Morricone a repris du service et signé la BO avec un thème digne d'autres de ses chefs-d’œuvre. Ouverture musicale grandiose, entracte, reprise avec voix off prenant en compte la petite pause. Et enfin 8 minutes supplémentaires offertes au spectateur qui aura joué le jeu ! Des détracteurs du film parlent de fétichisme avec ce 8 qui revient aussi dans le titre du huitième film de l'auteur et qui apparemment agace... Fétichisme ou hommage à son éternel objet d'amour, d'inspiration et d'obsession qu'est le cinéma ? Ce qui est sûr, c'est que cette mise en œuvre hors du commun semble desservir la réception du film : la sévérité des critiques n'est pas étrangère (quoi qu'ils en disent) à la hauteur de leur attente, immense. Preuve de l'inconfort de la critique néanmoins : le vide argumentaire perceptible dans les articles qui disent que ça ne prend pas, que le metteur en scène se répète et tourne en rond quant à ses sujets de prédilection, que les dialogues ne sont que bavardages, que le huis clos était utilisé dans Reservoir Dogs, etc. Des exemples étayés pour appuyer leur sentiment ? Nenni.
      Selon moi un élément décisif explique la déception de beaucoup, élément évident au point qu'il n'est finalement précisé nulle part. Les salopards du titre sont tous de vrais pourris. Résultat, l'empathie du spectateur est au point zéro. On se contrefout de leur sort au contraire d'un justicier au grand cœur comme Django pour lequel on tremblait lorsqu'il risquait d'être démasqué par l'immonde Candy. Une émotion de ce type est absente ici par nature. Il reste donc à savourer l'affrontement de nos huit canailles et à changer de grille de lecture. Apparemment, adopter cette posture qui épouse le parti pris même du film n'est pas possible pour tout le monde.  Ah ! Pauvres cinéastes victimes de leur talent et placés si haut qu'on ne leur tolère aucune cour de récréation. Et pourquoi pas faire deux westerns de suite construits sur des ressorts dramatiques différents si ça lui chante à Quentin ?

Deux des huit salopards, Samuel L Jackson et Demian Bichir

       Aurait-on oublié que Tarantino, s'il est génial, est un cinéaste de divertissement nourri de pulp fictions des 60's et de westerns spaghetti ? Depuis ses débuts, qu'il revisite - toujours avec beaucoup d'intelligence - la série Z, le film de samouraï, le polar avec flic dépressif et malfrats ringards ou le film historique qui s'affranchit de la réalité des faits, c'est avant tout le plaisir du jeu et du spectacle qui fait l'âme de ses films. Son inventivité se retrouve dans son sens du cadre, du rythme et des répliques y compris lors de logorrhées verbales devenues mythiques. Dans Les Huits Salopards, il ne déroge pas à sa règle : nous amuser. Ici, avec des malfrats qui se prennent pour des caïds et se défient, c'est donc à celui qui tombera le dernier. Et avec un suspense propre à la structure du récit en deux parties qui va nous cueillir, à l'instar des personnages dont il expose le point de vue dans un premier temps. Comme ailleurs dans ses films, l'intrigue est presque un prétexte pour développer tensions psychologiques, conflits et comique de situation et nous mener par le bout du nez presque trois heures durant pour jubiler devant sa science du cinéma.
        C'est une tempête de neige qui amène nos huit salopards à cohabiter. Une diligence fend le blizzard assassin avec à son bord un chasseur de primes et sa proie, Daisy Domergue, qu'il mène à la potence contre 10 000 dollars. Sur la route ils croisent deux étrangers : Major Marquis Warren, un ancien soldat noir devenu chasseur de primes, juché fièrement sur deux cadavres, puis Chris Mannix, un renégat sudiste qui dit être le futur shérif de Red Rock. L'essentiel de la première partie est consacrée à ce voyage où les personnages en présence se défient et tentent d'en imposer au voisin à coup de mandat d'arrêt ou de lettre écrite de la main de Lincoln, jusqu'à leur escale forcée dans une auberge. Sur place, se trouvent déjà un Mexicain tenant la baraque en l'absence de la patronne, un vieux général confédéré, un cow-boy et le bourreau de Red Rock. Chacun n'est pas tout à fait celui qu'il prétend être et ce sera l'enjeu de la deuxième partie du film. La méfiance s'installe : certains d'entre eux ont leur tête mise à prix et pourraient rapporter de belles sommes à leurs compagnons de voyage. Par ailleurs, le contexte post-guerre de Sécession attise rapidement des tensions puisque tous n'ont pas combattu du même côté. Tous les éléments sont donc réunis pour faire monter la sauce et que ça pète. Et à ce jeu-là, Tarantino excelle.
       Coquetterie de la pellicule argentique peut-être, mais précisons-le tout de suite : l'image est superbe. Le grain, le son, la lumière renouent avec une esthétique qu'on ne voit plus depuis le passage au numérique et qui confère une touche old style en parfaite adéquation avec le projet hommage de Tarantino qui s'inspire des westerns neigeux et notamment du Grand Silence de Corbucci réalisé en 68. Pour sûr, les paysages de glace en plein blizzard sont sublimes et le froid parvient à nous transpercer les os. 

 Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh)
        Une fois entré dans l'auberge-mercerie devenue scène de théâtre, Tarantino filme ce huis clos avec une inventivité renouvelée à chaque plan. Richesse du découpage, scènes à l'arrière-plan qui confèrent un sens nouveau à l'action du premier plan, axes de caméra inattendus, accélération soudaine du rythme du récit qui contraste avec la première partie en diligence... Rien n'est laissé au hasard. Le verbe orchestre les rapports entre les personnages et donne le tempo avant de laisser la place à un carnage bourré d'hémoglobine comme l'affectionne Tarantino.
        En bref, si ce Tarantino n'est pas le plus inattendu dans l’œuvre du cinéaste, il est fidèle à l'auteur. Au jeu des conflits naissants parfaitement mis en place, des pourparlers à n'en plus finir bourrés d'humour et des retournements de situation avec bang-bang final, il n'y a pas à tortiller : le spectacle est de taille. En toile de fond, les thèmes phares de Tarantino : une Amérique divisée par le racisme, une violence démesurée et ainsi dénoncée qui peut s'exprimer à chaque instant, une femme malmenée par de grands machos mais ici tout aussi brutale et vulgaire que ses comparses masculins. Tarantino a procédé avec un plaisir non dissimulé à un mélange des genres, combinant enjeux du western, intrigue à la Cluedo et personnages archétypaux de gangsters sans états d'âme. Un pur divertissement servi par des acteurs aux rôles sur mesure et une mise en scène exemplaire. Amateurs de Tarantino : ne boudez pas votre plaisir et allez vite le voir en salle !

jeudi 22 octobre 2015

"L'homme irrationnel", Woody Allen


         Alors, good Woody or not good Woody ?! Telle est la question rituelle puisque le maître fournit en moyenne un film par an. Dans les médias, on nous sert habituellement des conclusions fermes et définitives du type « mauvais cru » ou « le meilleur Woody Allen depuis…». Et si on tentait de sortir de cette opposition binaire et un tantinet limitée ? 


La fragilité d'Abe fait fondre les femmes...

Dans la production généreuse d’Allen, on distingue des films plus ou moins noirs ou burlesques. Sa Blue Jasmine était tragique, Magic in the Moonlight de l’ordre du conte impression carte postale de la Riviera. A mes yeux, plus qu'à Match Point, L’homme irrationnel serait à rapprocher de Scoop pour sa légèreté, son rythme virevoltant et ses dialogues ciselés mais aussi pour la noirceur cachée derrière l’enchantement de la lumière et du sourire d’Emma Stone.
Dans une jolie ville de la côte Est, une université comme on en rêve : nature verdoyante, étudiants beaux et brillants, maisons douillettes pour les profs à deux pas du campus… Arrive dans cet Eden préservé de la fureur du monde le séduisant prof de philosophie Abe Lucas, incarné par Joachin Phoenix (comme d'habitude parfait). Sa réputation le précède, il est génial. Dans un savant montage de saynètes montées à toute allure, on découvre en quelques minutes que la fac est en émoi à l’idée d’accueillir ce penseur rebelle. Bientôt, un focus est fait sur la jolie Jill (Emma Stone) qui trépigne de l’avoir pour prof et qui ne parle que de lui à son petit ami, évidemment déjà jaloux. Mais voilà, Abe est dépressif. Sa flasque de scotch ne le quitte pas, il est ventripotent, un brin mythomane et en pleine remise en question. A peine a-t-il commencé ses cours que la grande question du film est posée : l’éthique qui consiste entre autre à bannir le mensonge est-elle une simple « masturbation verbale de philosophe » ou une loi aisément applicable dans nos vies ? Clairement, Abe invite ses étudiants à pencher en faveur de sa vision : plus facile de théoriser que d’agir en respectant cette règle.
Jill est sous le charme du prof malheureux. Elle cristallise comme une dingue et rebat les oreilles de son entourage en palabrant sur Abe si fragile, si fascinant, si désespéré… Des scènes qui suscitent le comique. Rapidement, le prof et l’étudiante ne se quittent plus, faisant jaser tout le campus. Mais Abe se refuse à toute aventure avec la jeune femme, se contentant (d’essayer) de coucher avec sa collègue Rita (Parker Posey) connue pour ses appétits sexuels. Abe ne bande plus et ne parvient pas à écrire son ouvrage sur Kierkegaard et le fascisme, son pessimisme contrastant avec l’idéalisme de Jill qui s’entête à vouloir lui redonner goût à la vie. Jusqu’au moment où, au hasard d’une conversation entendue dans un diner, Abe va trouver LE projet susceptible de redonner un sens à sa vie. Un projet qui selon sa réflexion bourrée de mauvaise foi peut apporter du bien à la société. En réalité, son projet est moralement indéfendable et n’a de sens que pour lui : c’est le moyen de retrouver un objectif, de mener une action concrète et ainsi influencer le cours des choses qui jusqu’ici lui échappait. Une façon d’être habité à nouveau de la puissance qui lui fait défaut. Egocentrisme dangereux, bienvenue ! Et Abe n’est pas le seul dans ce cas-là, Jill se croyant à l'origine de la soudaine renaissance de son prof ténébreux. Je vous laisse le plaisir de découvrir l'enjeu décisif qui ne survient qu’à un bon tiers du film et qui fait prendre  au scénario un virage délicieux. Un doigt mis dans l’engrenage par Abe et c’est un enchaînement fatal de problèmes qu’il n’avait pas envisagés, le poussant toujours plus loin dans l’irrationalité. Car l’homme est ainsi fait : il pense car il est, mais il a peur pour sa pomme et c’est finalement la victoire du moi qui guide ses actes même les plus fous.
Sur le rythme d’une comédie romantique, Woody Allen glisse imperceptiblement vers la noirceur qui comme toujours dans ses films est vêtue des atours de l’humour : comment peut-on passer de l’amour bienveillant à un plan machiavélique pour sauver sa peau ? Paye-t-on toujours le prix de ses actes ? Ici, la morale bascule à la dernière minute d'un côté mais à un tout petit détail près. Comme si, sans le hasard - encore lui - l’issue eût été tout autre.
Verdict ? L’homme irrationnel est un très bon film, alliant légèreté du divertissement et cruauté du questionnement existentiel. C’est la marque de fabrique de Woody : une virtuosité discrète. Des retrouvailles avec les thèmes qui lui sont chers mais déployés avec une inventivité renouvelée. Une classe, une jeunesse d’esprit qu’on ne peut que saluer chez le cinéaste et clarinettiste de 80 printemps.

mardi 13 octobre 2015

"Loin des hommes", David Oelhoffen



Voilà un film que beaucoup d’entre nous n’avaient pas vu lors de sa sortie en 2014. Il est encore temps de le découvrir en DVD. Au casting, Viggo Mortensen et Reda Kateb, décidément de grands comédiens, qui relèvent le défi de jouer dans une langue étrangère. A la mise en scène, le Français David Oelhoffen qui avait déjà signé Nos retrouvailles en 2007. L’Atlas, dans sa beauté et son aridité, est ici le théâtre hivernal du début de la guerre d’Algérie raconté par le prisme d’une rencontre entre deux étrangers. Ils pourraient se haïr, ils vont se respecter.
Nous sommes en 1954. La rébellion gronde. Daru (Viggo Mortensen), instituteur ayant choisi de vivre au contact d’enfants dont l’innocence le préserve de la sauvagerie des hommes, est tiré de sa tranquillité. Un Français lui amène Mohamed (Reda Kateb), un jeune Arabe accusé d'assassinat. Il charge Daru d’emmener le coupable dans la ville de Tinguit, à une journée de marche, pour qu’il y soit jugé. Pas question pour Daru de refuser, ce serait faire affront au clan des colons auquel il appartient malgré lui. C’est donc sa vie ou celle de Mohamed. Pour l’humaniste cabossé par la vie qui sommeille en l’instituteur, ce contrat n'a pas de sens.

Daru (Viggo Mortensen) et Mohamed (Reda Kateb)
viennent d'abattre un homme.
             
Ils feront finalement la route ensemble dans cet Atlas de western où les attaquants peuvent surgir à tout moment. Munis d’une simple besace et d’un fusil, les deux hommes ponctuent les silences de quelques échanges qui révèlent par petites touches qu’ils sont l’un comme l’autre pris dans un conflit qui les dépasse. Tandis que les obstacles se multiplient sur un chemin long et périlleux, une protection mutuelle, instinctive, s'installe. Loin des hommes décidés à s’entretuer, délestés le temps de leur voyage du poids de l’appartenance à une communauté qui dicte ses lois, ils redeviennent deux individus qui peuvent se respecter, voire se comprendre. Mohamed, malgré les invitations répétées de Daru à poursuivre sa route loin de Tinguit, tient à s’y rendre. Parce que la loi du talion est légion et qu’une guerre de clans le pousse à se sacrifier. Daru, lui, a déjà beaucoup vécu. La lassitude se lit dans ses yeux fatigués. Pris en otage avec Mohamed par des rebelles, il retrouve parmi eux d’anciens soldats ayant combattu à ses côtés pour la France pendant la Seconde guerre. Les voilà désormais prêts à tout  pour combattre les Français… Ainsi va l’absurdité de la guerre.
            Inspiré d'une nouvelle de Camus, L'Hôte, voilà un film qui touche à l'universel, digne de l'écrivain. Par opposition, ces deux personnages à l'écoute l'un de l'autre mais à leurs risques et périls, disent tout de la folie des hommes cloisonnés par les communautés et les cultures. Ainsi, par une voie singulière de l’ordre de la fable, la dureté du conflit algérien affleure ; mais aussi une note d’espoir. Comme le résume Daru à Mohamed qui l’interroge sur ses origines en réalité espagnoles, « Pour les Français, on était des Arabes. Et maintenant, pour les Arabes, on est des Français… » 1954 ou 2015, communautarisme, tradition, religion, droit du sol et que sais-je encore, n’ont pas fini de diviser les hommes. Certains heureusement en font fi.

lundi 13 juillet 2015

"Madame de" / "Julietta", Louise de Vilmorin



Louise de Vilmorin vers la fin de sa vie à Verrières

Femme de lettres et journaliste, Louise de Vilmorin (1902-1969) naquit et mourut en Normandie à Verrières. Dans l’intervalle elle voyagea beaucoup, tomba amoureuse d’hommes illustres comme Malraux, tint salon et écrivit quelques bijoux de romans et poèmes. Les romans Madame de et Julietta ont tous les deux fait l’objet d’adaptation cinématographique, c’est ainsi que j’ai découvert pour ma part Madame de signé de Max Ophüls, film délicat et tragique où la jeune Danielle Darrieux illumine l’écran. Lorsque je me suis penchée sur le roman original, c’est un style à la classe absolue qui m’a frappée. La beauté de la  langue classique sert d'écrin à une pensée insolente et critique, et véhicule des images fortes. A cet art-là, l’auteur pleine d'esprit excelle comme son ami Cocteau avec qui elle entretenait une correspondance régulière. Quelques exemples pour le plaisir, tirés de Madame de :
" L’amour, en traversant les âges, marque d’actualité les événements qu’il touche."
" - Madame, en me décevant, vous avez atteint en moi un sentiment que vous aviez fait naître et que vous gouverniez. Vous l’avez réduit à prendre sa retraite : ne comptez plus sur lui."
"Elle passa la nuit dans un état de langueur angoissée qui la privait à la fois du bonheur et de remords."
Ou, évoquant celle qui se meurt : " Elle gisait aux frontières de sa beauté prochaine."
C’est pas superbe ?! 

Dans Madame de comme dans Julietta, des objets a priori inoffensifs deviennent des outils de transaction amoureuse et déclenchent les rebondissements en chaîne. Mme de , grande bourgeoise endettée, décide de vendre une paire de boucles d’oreilles que son mari lui avait offertes pour leurs noces. Elle raconte les avoir perdues mais M. de  ne tarde pas à découvrir le manège. A partir de là – orgueil oblige dans la bonne société de l’époque – personne n’ose avouer et la paire de boucles voyage, repassant régulièrement dans les mains du même bijoutier. A travers le bijou se joue un triangle amoureux tout en retenue qui, à lui seul, évoque la haute bourgeoisie du début du XXème et ses codes : quand le couple se vouvoyait, cohabitait mais ne partageait pas la même chambre ; quand on avait maîtresse et amant mais en toute discrétion et où l’on était très, très préoccupé de sa réputation... c'est pourtant l'amour du mari trompé, bouleversant de dignité, qui s'illustre à l'issue de ce drame bourgeois.


Dans Julietta, c’est un étui à cigarettes oublié dans un train qui décide de la rencontre entre Julietta, jeune fille rêveuse à l’âme d’enfant qui souhaite « inventer sa vie », et André Landrecourt. Se met en place dans la maison de campagne de Landrecourt un jeu de cache-cache entre Julietta qui  a investi le grenier de la maison et le pauvre homme qui reçoit sa fiancée Rosie aussi belle que snob. Il s’entête à vouloir cacher l’invitée surprise à sa maîtresse,  là encore parce qu’il a commencé par mentir et qu’il est contraint d’assumer la mascarade, s’enfonçant de plus en plus dans les situations délicates. Les scènes comiques se multiplient avec la fantaisie d’un vaudeville et la poésie propre à Louise de Vilmorin.
Madame de  et Julietta sont des romans aussi divertissants que subtils : de vraies œuvres d’art.

EXTRAIT :
Landrecourt commence à comprendre qu’il est amoureux de la troublante Julietta bien qu’elle lui complique grandement son week-end avec Rosie :
"Landrecourt en pensant à Julietta pensait aux conséquences du mensonge qu’il avait fait à Rosie. Par ce mensonge, il avait mis Julietta en évidence, pour lui-même et lui seul, sur une scène interdite aux regards et offerte à une action sans limites de temps, dont ils étaient les uniques personnages. Il lui avait ouvert un enclos en marge de l’ordinaire où elle avait installé sa chambre comme un enfant se construit au jardin le repaire de ses vœux, la cabane où il installe sa vie,  exerce sa fierté, son idée de l’avenir et son goût de l’autorité ; le toit sous lequel il veut passer la nuit comme si les heures du sommeil et du rêve devaient consacrer la réalité de son entreprise et celle, plus importante encore de son individu. Landrecourt en cachant Julietta lui avait permis de se montrer à lui tout entière, dans toute sa vérité."

mardi 28 avril 2015

"Caprice", Emmanuel Mouret


Des films d’Emmanuel Mouret se dégagent un charme, une élégance bien à lui. Caprice, son dernier film, ne fait pas exception et me semble même le plus abouti de son œuvre.


      Paris. Un instituteur timide, Clément, un brin maladroit et étonnamment bien élevé, admire depuis des années la célèbre comédienne de théâtre Alicia. Alors qu’il vient la voir dans son nouveau spectacle, le hasard le place à côté de Caprice, une jeune femme délurée qui le drague sans complexe. C’est la troisième fois qu’ils se retrouvent assis l’un à côté de l’autre au théâtre, lui rappelle-t-elle. Elle y voit un signe qui les destine l’un à l’autre.
Clément va avoir la chance de séduire Alicia presque malgré lui et il devient son compagnon. C’est presque trop beau pour être vrai puisque même en rêve, Clément n’aurait jamais cru vivre une histoire d’amour avec une telle icône. Sauf que lui-même est devenu le rêve de Caprice, débordante d’amour et un brin névrosée qui le suit à la trace, convaincue que "le cœur est élastique" et qu’il y a de la place pour plusieurs. Pour Clément, théoriquement comblé, c’est le début de la valse du cœur. L’instituteur s’interroge sur le trouble qui le traverse. Et pendant ce temps, Alicia se rapproche du meilleur ami de Clément, Thomas, qui depuis que son ami a rencontré au sens propre la femme de ses rêves, a donc laissé partir la sienne… Car après tout, pourquoi lui aussi ne pourrait-il pas vivre avec son idéal de femme ?
   Sur cette trame, Mouret développe avec un sens aigu du rythme et des situations burlesques un marivaudage des plus charmants. Chez Mouret, les personnages ne parlent pas tout à fait comme dans le quotidien. Les dialogues sont à la fois poétiques et décalés et inscrivent les personnages dans une bulle littéraire et délicate. Pétris de bonnes intentions, les uns et les autres ne veulent pas blesser, respectent l’amitié, se préoccupent des sentiments d’autrui, manquent un peu de courage… le tout les conduisant à vivre les situations avec retenue, certes, mais à les vivre. Les caprices du cœur sont en question. Choisit-on son partenaire ou se laisse-t-on choisir ? Que veut dire aimer ? Jusqu’à quel point doit-on être transparent sur les sentiments qui nous animent ? Dans quelle mesure le hasard souffle sur ce que nous croyons être nos décisions ? Toutes ces questions sont en pointillés dans le film, illustrées avec une légèreté vivifiante.
     L’écriture est fluide et le comique fonctionne parfaitement car le cinéaste maîtrise le rythme, un art difficile dans la comédie. Ainsi la rencontre Clément-Alicia est-elle un modèle de tempo. Appelé sans savoir pourquoi dans le bureau du directeur de l’école où il enseigne, Clément est naturellement en pleine séance de peinture avec ses élèves et vient de tremper ses deux mains dans des bacs de couleur ! C’est donc avec les mains lavées à la va-vite et encore teintées qu’il sert la main divine de l’actrice Alicia, toute de blanc vêtue, venue pour lui demander d’aider son neveu à faire ses devoirs. Le trouble de Clément, doublé de celui du directeur qui n’est autre que son ami Thomas, s’illustre à travers la difficulté à trouver un stylo qui marche pour y inscrire ses coordonnées. Alicia n’affiche aucune supériorité de star ; amusée, elle est d’une patience d’ange pendant que les deux hommes se disputent discrètement pour finalement lui tendre le papier griffonné. Cette scène est une réussite, comme tant d’autres dans le film, en raison d’un montage idéal. Alliée à des situations originales, l’écriture cinématographique de Mouret se déploie tout au long du film avec subtilité : l’image raconte autant que les dialogues, et sans jamais appuyer le trait, une information glissée plus tôt sert naturellement notre réception de ce qui se joue plus tard dans les réactions des personnages. Les attitudes policées de Clément, Alicia et Thomas distillent douceur et calme malgré leurs questionnements intérieurs et contrastent avec la tornade qu'incarne Caprice la bien nommée. Les scènes dans lesquelles elle apparaît et sème la pagaille avec son amour irraisonné sont à son image, plus nerveuses. Le tout composant une valse sentimentale en accord avec ce délicieux Caprice.